Le premier audit carbone numérique que j'ai fait faire dans une boîte de 140 salariés, en 2023, a produit un résultat que personne n'attendait : le poste le plus lourd n'était ni le cloud, ni les serveurs, ni la visio. C'était le renouvellement des ordinateurs portables. À lui seul, il pesait un peu plus de la moitié du bilan numérique de l'entreprise. La DSI était convaincue du contraire. On avait passé trois réunions à parler de data centers.
Voilà pourquoi je me méfie des listes de « éco-gestes numériques » qu'on trouve partout. Elles ne sont pas fausses. Elles sont juste mal ordonnées : elles mettent au même niveau le fait de couper le Bluetooth et celui de garder un parc informatique quatre ans de plus. Ce n'est pas la même échelle, ni le même effort. Réduire l'empreinte carbone numérique d'une entreprise, ça commence par accepter que le matériel décide de presque tout, et que le reste est de la marge.
Points clés à retenir
- La fabrication des équipements représente environ deux tiers de l'impact environnemental du numérique : c'est là que se joue la majorité du gain.
- Allonger la durée de vie du matériel est l'action au plus fort effet, loin devant les gestes d'usage.
- Un bilan numérique se mesure par poste (parc, réseaux, hébergement, usages), pas à l'échelle de l'entreprise en bloc.
- Le levier le plus rapide n'est pas technique : c'est la politique d'achat et la façon dont on renouvelle.
- La sensibilisation des équipes sert à faire accepter les décisions contraignantes, pas à remplacer ces décisions.
- Une connexion fixe consomme moins d'électricité qu'un réseau mobile : le télétravail mal encadré peut donc dégrader le bilan.
Où se joue vraiment l'empreinte carbone numérique d'une entreprise
Le numérique pèse aujourd'hui entre 3 et 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et environ 4 % de l'empreinte carbone nationale française. Sans action, cette empreinte pourrait tripler d'ici 2050 et la consommation d'énergie doubler. Ces ordres de grandeur viennent des travaux menés par l'ADEME et l'Arcep, et ils ne tiennent même pas compte de l'explosion des usages d'IA générative.
Ce qui m'intéresse, ce n'est pas le chiffre global. C'est sa répartition.
Le matériel avant le cloud
Environ deux tiers de l'impact du secteur viennent de la fabrication des équipements, pas de leur utilisation. Un ordinateur portable a déjà émis l'essentiel de son CO2 avant d'être allumé la première fois. Chaque année de vie supplémentaire dilue donc cette dette sur une durée plus longue — et fait mécaniquement baisser le coût carbone annuel du poste.
Dans la boîte dont je parlais, on renouvelait les portables tous les trois ans. On est passés à quatre ans, avec une extension à cinq pour les postes fixes et les écrans. Le calcul était simple : sur ce seul changement, le poste « équipements » du bilan a reculé d'environ 30 % en deux ans, sans un euro d'investissement supplémentaire. Bien au contraire.
Si vous ne retenez qu'une chose de cet article, retenez celle-là : avant de parler cloud, parlez amortissement du parc.
Un bilan par poste, pas un bilan global
Ma première erreur, justement, a été de vouloir un chiffre unique. « Le numérique, ça représente combien chez nous ? » Mauvaise question. Un chiffre global ne dit pas où agir. Il faut découper :
- Le parc utilisateur (postes, écrans, téléphones, périphériques)
- Les serveurs et l'hébergement, sur site ou externalisés
- Les réseaux, fixes et mobiles
- Les usages : stockage, visioconférence, impressions, sauvegardes
Une fois ce découpage fait, la hiérarchie apparaît d'elle-même. Et elle est presque toujours la même : parc d'abord, hébergement ensuite, usages loin derrière. Ceux qui attaquent par les usages font plaisir aux équipes et gagnent des points de communication. Ils gagnent peu de carbone.
Comment diminuer son empreinte carbone liée au numérique, concrètement
La question qu'on me pose le plus souvent, sous cette forme exacte. La réponse tient en une hiérarchie, pas en une liste de gestes.
Prolonger au maximum la durée de vie des équipements
C'est l'acte ayant le plus d'impact pour réduire son empreinte environnementale, et de très loin. Concrètement, cela veut dire trois décisions à prendre au niveau de la direction, pas du service informatique :
- Fixer une durée d'amortissement comptable alignée sur la durée de vie réelle, pas sur les habitudes du marché.
- Exiger un indice de réparabilité élevé et des pièces détachées disponibles dans les appels d'offres.
- Prévoir dès l'achat la seconde vie : reconditionnement interne, don, filière DEEE agréée.
Le point 2 est celui qui bloque le plus souvent. J'ai vu un acheteur renoncer à une clause de réparabilité parce qu'elle écartait deux fournisseurs sur trois. Argument entendu : « on ne va pas se fermer des portes ». Résultat : trois ans plus tard, un parc impossible à réparer et remplacé en bloc.
Privilégier une connexion internet fixe dès que possible
Une connexion fixe (fibre, ADSL) consomme moins d'électricité que les réseaux mobiles. C'est un détail qui a l'air anodin jusqu'à ce qu'on regarde les politiques de télétravail. Une équipe qui travaille deux jours par semaine en 4G depuis un partage de connexion parce que la box est éteinte pour « faire des économies » dégrade le bilan au lieu de l'améliorer.
Chez nous, la consigne a été simple : en télétravail, on se connecte en fixe, et on ne laisse pas la box allumée pour rien quand personne ne travaille. Petit, mais gratuit.
Réduire la consommation d'énergie liée aux équipements
Là, on entre dans les bonnes pratiques d'usage. Elles comptent, mais à leur place : paramétrage de la mise en veille, extinction réelle le soir, désactivation des fonctions inutiles, limitation des impressions et des pièces jointes lourdes. Rien de spectaculaire. En revanche, ce qui a marché chez moi, ce n'est pas une campagne de sensibilisation : c'est la mise en veille forcée par stratégie de groupe, appliquée à tout le monde, y compris à la direction. Zéro négociation, zéro culpabilisation.
Connaître l'empreinte environnementale des services numériques utilisés
Pour maîtriser son impact, il faut savoir ce qu'on consomme. Concrètement : demander à ses hébergeurs leur consommation électrique et leur mix énergétique, questionner le nombre de sauvegardes réellement nécessaires, éteindre les environnements de test le week-end. J'ai découvert en audit qu'un service de préproduction tournait 24 heures sur 24 pour trois utilisateurs. Il a été éteint le vendredi soir. Personne ne s'en est plaint.
Les moyens à mettre en face : gouvernance, achats, hébergement
Une politique de sobriété numérique qui ne touche pas le service achats ne sert à rien. C'est la conviction qui m'a coûté le plus de réunions houleuses, et je la maintiens.
Le cloud n'est pas automatiquement la solution
Externaliser déplace l'empreinte, ça ne l'annule pas. Un hébergement mutualisé et correctement dimensionné sera souvent préférable à des serveurs internes sous-utilisés qui tournent à vide. Mais un projet cloud mal cadré, avec trois environnements redondants et des sauvegardes infinies, peut être pire que le serveur du placard. La règle que j'applique désormais : pas de migration sans estimation de consommation et sans engagement de dimensionnement.
Ce que l'État peut imposer, et ce qu'il impose déjà
À la question de savoir comment l'État peut inciter les entreprises à réduire la pollution numérique, la réponse honnête est : il le fait déjà, mais par le bas de la pile. Les obligations de reporting extra-financier pour les grandes structures, les critères environnementaux dans les marchés publics, l'indice de réparabilité, les filières de responsabilité élargie du producteur sur les équipements électriques et électroniques — tout cela existe et contraint progressivement les acheteurs.
Ce qui manque, à mon sens, c'est une chose bête : un facteur d'émission officiel et lisible par équipement, utilisable directement dans un bilan GES. Aujourd'hui, chaque consultant y va de son estimation. Comparez deux bilans numériques et vous verrez des écarts qui n'ont rien à voir avec les entreprises concernées.
Comparaison des leviers : où mettre l'effort en premier
Le tableau ci-dessous résume ce que j'observe sur le terrain, du plus fort au plus faible effet.
| Levier | Effet sur le bilan | Coût | Difficulté réelle |
|---|---|---|---|
| Allonger la durée de vie du parc | Fort | Négatif (économie) | Politique, pas technique |
| Achat reconditionné et réparable | Fort | Faible | Négociation avec les fournisseurs |
| Dimensionnement et extinction des serveurs | Moyen à fort | Faible | Demande de la rigueur côté DSI |
| Connexion fixe plutôt que mobile | Moyen | Nul | Simple consigne |
| Visioconférence raisonnée, mails allégés | Faible à moyen | Nul | Culture d'équipe |
| Nettoyage du cloud et des sauvegardes | Faible par geste, réel cumulé | Nul | Temps humain |
Le tableau a un défaut : il donne envie de tout faire en même temps. Ne le faites pas. J'ai vu une PME lancer six chantiers en parallèle, épuiser son référent RSE en huit mois et n'en terminer aucun.
Questions fréquentes
Quelles sont les solutions pour lutter contre la pollution numérique ?
À l'échelle d'une entreprise, elles se répartissent en deux familles. Côté acteurs économiques — opérateurs, fabricants d'équipements, centres de données — les efforts portent sur l'efficacité énergétique, l'allongement des durées de vie et la réparabilité. Côté utilisateurs, il s'agit de prolonger ses équipements, de préférer le fixe au mobile quand c'est possible, de maîtriser sa consommation d'énergie et de connaître l'empreinte des services qu'on utilise. La différence de taille entre les deux familles, c'est que la seconde ne nécessite aucun investissement.
Faut-il commencer par la sensibilisation des équipes ?
Non, et c'est un piège classique. La sensibilisation sert à faire accepter des décisions contraignantes. Si vous sensibilisez avant d'avoir changé la politique d'achat, vous obtenez des équipes qui culpabilisent de garder leur vieux PC — et une direction qui continue de renouveler tous les trois ans. J'ai fait cette erreur. Un an de messages sur les mails inutiles, pour un gain que je n'ai jamais réussi à chiffrer.
Le numérique représente-t-il vraiment plus que l'avion ?
Oui, en ordre de grandeur. Le numérique pèse 3 à 4 % des émissions mondiales, quand l'aviation tourne autour de 2 à 3 %. L'écart est plus étroit qu'on ne l'imagine, et il s'explique surtout par la fabrication : produire des centaines de millions d'appareils chaque année coûte cher en carbone. C'est précisément pour cela que le matériel est le premier levier.
Une dernière chose, et c'est peut-être la plus utile. Dans chaque audit que j'ai mené, la première action réellement appliquée n'a jamais été technique. C'était une phrase prononcée en comité de direction : « on ne remplace plus un ordinateur qui fonctionne ». Tout le reste en découle. Le jour où cette phrase devient une règle écrite, vous avez gagné l'essentiel — et vous pouvez ranger le sujet du Bluetooth au rayon des détails.