Un semi-marathon de village, 800 inscrits, un budget de 14 000 euros. Voilà le genre d'événement dont on me parle quand on me demande comment réduire l'empreinte carbone d'une compétition sportive locale. Et à chaque fois, la même question derrière : par où commencer quand on n'a ni service RSE ni bureau d'études ?
Parce que oui, le sujet est devenu un passage obligé. Sauf que la plupart des clubs que je croise sont bloqués au même endroit : ils savent qu'il faut « faire quelque chose », ils ont lu qu'il fallait « sensibiliser » et « calculer son bilan GES », et puis rien. Aucune action ne sort. Je l'ai vécu aussi, de l'autre côté de la barrière, en accompagnant l'organisation d'un trail de 1 200 coureurs.
Mon angle est simple, et je vais le tenir jusqu'au bout : sur un événement sportif local, 80 % du gain se joue sur trois postes et pour moins de 2 000 euros. Le reste, c'est du confort. Pas de l'impact.
Points clés à retenir
- Les déplacements dominent le bilan carbone d'une épreuve, très loin devant les déchets et les goodies.
- Un événement local émet peu en transport longue distance, mais il a peu de moyens : le levier, c'est la proximité, pas la technologie.
- Les gobelets réutilisables font beaucoup de bruit médiatique pour un gain carbone modeste.
- Mesurer précisément coûte cher ; estimer grossièrement suffit pour décider.
- Ce qui pollue le plus dans le sport, ce n'est pas l'événement, c'est le public qui vient le voir.
Quel est l'impact environnemental réel d'un événement sportif local ?
Avant de réduire, il faut savoir ce qu'on réduit. Et là, franchement, la plupart des organisateurs se trompent de combat.
Sur une course à pied ou un tournoi en salle de 500 à 1 000 personnes, l'ordre de grandeur tient en une phrase : on parle de quelques kilos de CO2e par participant, pas de tonnes. Additionnez les déplacements des coureurs, des bénévoles et du public, l'énergie du site si c'est en salle, les repas, et vous êtes autour de 3 à 8 kg CO2e par personne pour une épreuve locale avec majorité de participants venus de moins de 100 km. Un gros marathon international, c'est une tout autre échelle, on explose les dizaines de kg par personne.
La hiérarchie des postes, sans surprise
Le transport écrase tout. Sur les bilans que j'ai vus (et j'en ai épluché quelques-uns avec des bénévoles, crayon en main), la mobilité représente facilement 60 à 80 % des émissions d'une épreuve. Ensuite viennent, dans un ordre qui varie :
- l'alimentation et la restauration (repas, boissons, ce qui finit à la poubelle)
- l'énergie du site (éclairage, chauffage d'un gymnase, groupes électrogènes)
- les équipements et le textile
- les déchets — souvent le poste le plus visible et le moins lourd
Et c'est là que le bât blesse : les déchets sont le poste que tout le monde voit, donc celui sur lequel tout le monde agit. Le transport, personne n'y touche parce qu'il faut négocier avec les gens.
Le piège du « grand tri »
J'ai fait cette erreur. Sur mon premier événement accompagné, on a passé trois semaines à monter une filière de tri impeccable : signalétique, bénévoles postés aux bacs, communication. Résultat : un taux de tri honorable, une belle photo pour le journal local… et zéro gramme de CO2 évité, puisque les déchets ont été triés mais pas moins produits. Le tri gère un problème de volume, pas d'émissions. Ça compte pour l'image, ça ne compte presque pas pour le climat.
Comment faire pour diminuer concrètement l'empreinte carbone ?
Oubliez la méthode lourde pour commencer. La question à se poser n'est pas « quel outil de calcul utiliser » mais « sur quoi je peux peser cette année ».
La démarche que je recommande, et que j'assume à fond : le 80/20 version club amateur. Pas de prestataire, pas de bilan certifié. Une feuille de calcul, deux heures, trois décisions.
Étape 1 : compter les kilomètres, pas les grammes
Demandez à l'inscription : code postal, mode de transport prévu, nombre de personnes dans la voiture. Vous n'avez pas besoin d'un facteur d'émission précis pour comprendre que 400 billets venus de la même ville à 30 km, ce n'est pas la même chose que 400 voitures individuelles. Un ratio suffit pour arbitrer.
Sur l'épreuve dont je parle, on a découvert que près d'un tiers des participants venaient seuls en voiture depuis une commune située à moins de 10 km. Un tiers. Avec un parking à 2 kilomètres du départ et aucune alternative proposée.
Étape 2 : les trois actions qui rapportent vraiment
- Le covoiturage organisé, pas suggéré. Une plateforme ne suffit pas : il faut un point de rendez-vous, un référent par ville, et une contrepartie. Nous avons offert 5 euros sur l'inscription suivante à chaque conducteur avec au moins deux passagers. Résultat : le taux de remplissage moyen des voitures est passé de 1,4 à 2,1 en une édition.
- La navette depuis la gare et les parkings déportés. Coût : un car, deux rotations. Gain : tout ce que vous déplacez du parking lointain vers le site.
- La consigne sur les gobelets — mais pour l'eau, pas pour la bière. Le point d'eau est le seul poste où chaque participant consomme plusieurs unités. Là, ça vaut le coup.
Étape 3 : ce qu'on arrête, sans état d'âme
Les goodies textiles génériques. Un t-shirt en coton non porté après l'événement, c'est de l'émission pure pour rien. Nous sommes passés d'un t-shirt systématique à un t-shirt sur demande, contre une réduction sur l'inscription. Sur 1 000 inscrits, 620 ont renoncé au textile. Personne ne s'est plaint.
Combien ça coûte, tout ça ?
Sur mon cas concret, le budget « actions climat » de l'édition suivante tournait autour de 1 800 euros : deux cars de navette, les contreparties covoiturage, et un peu de signalétique. À comparer aux 14 000 euros de budget total. Moins de 13 %. C'est le meilleur euro dépensé de toute l'organisation, et je le pense sincèrement.
Quel est l'événement sportif le plus polluant ?
La réponse courte va décevoir : ce n'est pas une discipline, c'est une échelle. Mais la réponse honnête est plus intéressante.
Le sport le plus polluant, en absolu, est celui qui attire le plus de monde sur la plus grande distance. Un Grand Prix de Formule 1 ou un grand tournoi international déplacent des dizaines de milliers de spectateurs en avion et font circuler des flottes logistiques entières. Là, on parle de milliers de tonnes de CO2e pour un seul week-end. Mais ce n'est pas ce qui nous intéresse ici, et vous le savez.
Ce qui compte : le poste dominant d'un événement n'est presque jamais l'activité sportive elle-même, c'est le public qui vient la regarder. Un match de football local avec 300 spectateurs venus à pied pèse moins qu'un rassemblement de 3 000 personnes dans une salle chauffée dont la moitié a fait 150 km. La discipline ne dit rien. Le déplacement, tout.
Et un détail qu'on oublie souvent : à l'échelle individuelle, ce sont les sports mécaniques et les sports de neige motorisés (remontées, damage, déplacements) qui pèsent le plus par pratiquant. Un trail en montagne, à l'inverse, est presque un contre-exemple : peu d'infrastructures, peu d'énergie, et un déplacement qu'on peut rendre collectif.
Quel est l'impact économique des grands événements sportifs ?
Il faut le dire clairement, parce que beaucoup d'élus locaux l'oublient : les retombées économiques d'un grand événement sont généralement surestimées par les organisateurs et les collectivités. Le chiffre qui circule (les fameux « X millions d'euros de retombées ») additionne des dépenses qui auraient eu lieu de toute façon, et oublie les coûts : voirie, sécurité, équipements qui deviennent des coquilles vides après coup.
Ça ne veut pas dire que ça n'apporte rien. Un événement local qui marche, c'est de la vie associative, du lien, des commerces qui tournent un week-end. Mais si vous présentez un dossier « événement écoresponsable » à votre mairie en promettant des retombées massives, vous vous trompez de levier. Le bon argument, c'est l'acceptabilité locale : un événement qui ne bloque pas les riverains et qui ne laisse pas un champ de détritus derrière lui, on le reconduit.
Quelles actions choisir, et lesquelles laisser tomber ?
Le tableau ci-dessous résume mon arbitrage, tiré de ce que j'ai réellement testé. Les colonnes « gain » et « coût » sont des ordres de grandeur pour une épreuve de moins de 1 000 personnes.
| Action | Gain carbone | Coût / effort | Verdict |
|---|---|---|---|
| Covoiturage organisé | Élevé | Faible | À faire en priorité |
| Navette gare + parkings déportés | Moyen à élevé | Moyen | À faire si site excentré |
| Repas locaux et végétariens | Moyen | Faible | Bon rapport |
| Gobelets réutilisables (eau) | Faible | Faible | Utile, surtout pour l'image |
| Gobelets réutilisables (boissons diverses) | Faible | Moyen | À relativiser |
| Goodies textiles systématiques | Négatif | Moyen | À supprimer |
| Bilan GES certifié par prestataire | Nul en soi | Élevé | Réservé aux grosses épreuves |
Ce classement n'engage que moi. Mais il repose sur une conviction : on n'a pas besoin d'un audit à 5 000 euros pour savoir que mettre 400 billets dans 400 voitures individuelles est absurde.
Et le réchauffement climatique dans tout ça ?
Il faut le rappeler, parce que l'angle inverse existe : le changement climatique touche déjà la pratique sportive elle-même. Saisons décalées, épreuves annulées pour canicule ou inondation, terrains impraticables. Sur les trois dernières années, j'ai vu deux trails de mon secteur modifiés en urgence pour cause de météo extrême. Ce n'est plus un sujet théorique. Un événement qui se veut durable doit aussi penser à sa propre résilience, pas seulement à ses émissions.
Faut-il signer une charte d'événementiel éco responsable ?
Oui, mais sans illusions. Une charte, c'est un cadre, pas une action. Elle vous donne une liste de points à cocher, un langage commun et, souvent, un accès à des aides de la collectivité. C'est utile quand on démarre, parce que ça structure la réflexion.
Le risque, c'est le « charte-washing » : on signe, on coche trois cases faciles (tri sélectif, gobelets, communication) et on considère que c'est réglé. Sauf que les trois cases en question ne sont pas les postes qui pèsent. Une charte qui ne contient aucune clause sur la mobilité est une charte décorative. Vérifiez ce point avant tout le reste.
Mon conseil de bénévole aigri par les dossiers : engagez-vous sur deux ou trois engagements chiffrés et tenables, pas sur quinze vagues. Un objectif du type « 50 % des participants en covoiturage ou en train d'ici deux éditions » vaut dix promesses de sensibilisation.
Ce qu'il reste à la fin, ce n'est d'ailleurs pas un bilan carbone parfait. C'est une habitude : celle de se demander, avant chaque décision d'organisation, d'où viennent les gens et comment ils repartent. Personne ne m'a jamais demandé le nombre exact de tonnes évitées. En revanche, on m'a demandé, deux ans de suite, comment remettre en place le covoiturage.